Le vendredi 12 avril, 48 heures avant le très attendu Marathon de Paris, Paula Radcliffe, recordwoman du monde britannique de la discipline était l'invitée exceptionnelle d’une table ronde que nous avons eu la chance d’animer. Une rencontre entre femmes réunies par la même passion : le running. Conviviale et décontractée, son objectif a été d’entamer une conversation autour de la place de la femme dans le running et dans le sport en général et de déclencher ce qui deviendra, à plus long terme, une relation de complicité entre toutes les actrices du running.

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Les runneuses

Présentes à cette rencontre, une dizaine de runneuses dont Liv Westphal détentrice de cinq records de France espoirs d'athlétisme et du record de France du 5000m, la demi-fondeuse Mathilde Sénéchal sacrée championne de France de Cross-country en mars 2019, plusieurs instarunneuses emblématiques de la Capitale, membres du Paris Running Club, de Barbès Runners, du C.A.M. 93, ou encore du mouvement Viens M’Attraper.

Liv
Westphal

Double championne de France du 5000m

Mathilde
Sénéchal

Championne de France de Cross-country

Aurélie
Wan Si Marin

Membre du collectif Barbès Runner

Nadja

Club Athlétique Montreuil 93

Lucie
Chemel

Imène

Co-fondatrice du collectif Cool Girls Run

Kwater

Co-fondatrice du collectif Cool Girls Run

Selma
Kaci-Sebbagh

Sarah

Membre du Paris Running Club

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L'interview

Le point de départ de cette table ronde est la venue à Paris de Paula Radcliffe, athlète britannique de longue distance détentrice du record du monde féminin du marathon avec un temps de 2 h 15 min 25 s obtenu lors du Marathon de Londres en 2003. Les nombreux exploits que cette athlète hors-norme a accomplis tout au long de sa carrière sportive et les défis qu’elle continue de relever encore aujourd’hui – notamment pour la construction d'une paix durable grâce au sport avec le club des Champions de la Paix – sont une source d’inspiration inépuisable. À travers sa vie, son parcours et ses performances, nous avons essayé de comprendre ce qui fait de Paula Radcliffe une athlète extraordinaire et comment elle souhaite désormais transmettre son expérience.

Championnes du Monde : Pour quelles raisons as-tu commencé à courir ?

Paula Radcliffe : C’était pour le plaisir, pour les sentiments que ça provoquait. Je prenais beaucoup de plaisir et mon papa préparait le marathon, donc le weekend on partait dans les bois et moi je l’accompagnais sur 800m ou 1000m. À l’école je courais aussi, une amie m’avait dit qu’on pouvait s’inscrire dans un club d’athlétisme à partir de 9 ans. Donc dès que j’ai eu 9 ans je suis allée avec mon papa m’inscrire dans ce club et je n’ai plus jamais arrêté de courir.

Dès ton plus jeune âge, tu as eu envie de faire de la compétition ?

Je pense que c’était un mélange. C’est marrant maintenant avec mes enfants je vois les deux côtés : ma fille est très compétitive mais pour l’instant elle ne prend pas beaucoup de plaisir dans la course à pied. Pourtant elle gagne donc ça la motive à s'entraîner encore plus. Et mon fils adore courir et je le vois dans ses yeux que c’est des sentiments incroyables pour lui, mais il n’est pas du tout dans cet aspect compétitif. Et moi je suis un peu les deux : j’ai cet aspect plaisir qui est très important mais j’aime également la compétition. Mais pas une compétition avec les autres, une compétition avec moi-même, voir ce dont je suis capable et tester mes limites pour voir jusqu’où je peux aller.

Comment t’es-tu rendu compte de tes capacités pour le running ?

Même si je n’étais pas la plus mauvaise, je ne gagnais pas vraiment au début. J’ai gagné mon premier cross national à l’âge de seize ans. Sur ma première course, quand j’étais en benjamine, j’ai fait 299ème et j’étais très contente parce que j’étais dans la première moitié car il y avait 600 filles qui couraient ce jour-là. L’année suivante j’ai fait quatrième ! La progression était forte puisque mon entraîneur était venu voir ma mère après la première course pour lui demander que j’intègre une vraie équipe en club d’athlétisme et je suis passée d’un entraînement à deux entraînements par semaine. Ça m’a donné tellement de confiance qu’il me propose de rentrer dans cette équipe que j’ai laissé tomber le judo pour me consacrer définitivement à l’athlétisme.

Comment t’es venue l’envie de faire du marathon ?

En 1985, j’avais 11 ans je suis allée assister au Marathon de Londres et j’ai vu Ingrid Kristiansen passer parmis les hommes. Elle était très proche de la tête de la course et elle a établi un nouveau record du monde ce jour-là. J’ai été impressionnée par sa foulée, sa force.

Ça a été une véritable inspiration : j’ai dit à mon père “un jour on courra un marathon ensemble” mais on n’a jamais réussi. J’ai commencé en semi aux championnats du monde junior de cross que j’ai gagné en 1992. À partir de là, je me suis fixée comme objectif de gagner chez les seniors. J’ai fait plusieurs fois quatrième et cinquième jusqu’en 2001 où je gagne à Austin puis je conserve mon titre en 2002. C’est seulement après tout ce parcours que je me suis dit que j’étais prête à monter sur le marathon, mais malheureusement pour mon papa c’était trop tard, il avait des problèmes de genoux. Au final, on a couru le même marathon mais pas le même jour...

Vous n’avez jamais essayé d’autres courses ensemble sur de plus petites distances ?

Ah si bien sûr, on a fait un 10km à côté de chez nous où on a d’ailleurs perdu mon frère. (rires) Il s’était mis devant nous et finalement il nous attendait sur la ligne d’arrivée.

Le running, c’est vraiment une histoire de famille. As-tu également cette volonté de transmettre cette passion à tes enfants ?

Je ne veux pas les forcer non plus. Ma fille, c’est difficile pour elle car elle n’aime pas qu’on lui mette la pression. Qu’on annonce avant la course que c’est ma fille la stresse un peu. Mon fils lui s’en fout… Quand j’y vais j’essaye de me cacher. Avec mon fils, on court ensemble, on a récemment fait les 5km de Disney. C’est super de partager ça ensemble.

As-tu déjà rencontré des difficultés parce que tu étais une femme ?

Pas vraiment, mais ça c’est grâce aux autres femmes qui ont ouvert la voie comme Kristiansen. Quand je suis arrivée, les femmes avaient le droit de courir le marathon et l’égalité était presque partout. En revanche, je me souviens mes premiers 16km sur route, je finis première. Le premier homme gagne une télévision et moi je gagne une lampe de chevet. Dans cette même course, il y avait un homme qui, à chaque fois que je le rattrapais, accélérait. Au bout de trois fois, il a laissé tomber.

Dans l’athlétisme et la course à pied on est probablement beaucoup plus égalitaires que dans d’autres sports. On ne m’a jamais fait sentir que je n’avais pas le droit. Le seul moment plus difficile c’est d’avoir des enfants. Il n’y a pas de congés maternité dans l’athlétisme, il faut choisir le bon moment.

Ça a été une vraie question la maternité dans ta carrière ?

J’ai eu de la chance car j’en avais discuté avec ma mère qui m’avait dit qu’il n’y avait pas de moment parfait, mais que quand je tomberais enceinte, ce serait le moment parfait. J’avais de bons exemples de coureuses qui sont revenues plus fortes qu’avant, donc je n’ai jamais pensé que je ne pourrais pas revenir après ma maternité. Selon moi, c’est ça le running : quand on a des bonheurs dans la vie, on court mieux ! Et puis j’ai eu la chance d’avoir un bébé qui a fait ses nuits à six semaines. C’était plutôt facile de revenir à l'entraînement et ça m’a mis une motivation supplémentaire.

Sur le Marathon de Paris, seulement 27% des participants sont des femmes. Toi qui a couru quasiment tous les plus grands marathons, en avais-tu conscience ?

C’est difficile car je partais toujours avant tout le monde avec les élites mais en 2015 pour mon dernier marathon j’ai pris le départ avec les meilleurs des clubs, c’est-à-dire après les élites. Et c’est à partir de là que je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes. Heureusement, je pense que les femmes s’y mettent de plus en plus maintenant. La progression des femmes qui se mettent au running est plus importante que celles des hommes désormais.

En pratique amateure c’est 50% d’hommes et 50% de femmes. Comment expliques-tu qu’en compétition ce niveau dégringole ?

C’est aussi un truc de préparation et si on a une famille, c’est plus difficile de s’organiser. Il faut que toute la famille soit investie. Moi, j’ai eu de la chance que tout mon entourage me soutienne. Enfin, psychologiquement, je pense que les femmes ont plus d’appréhension à se lancer dans la compétition.

Comment s’organise ta routine quotidienne ?

Avant, tout était conçu autour de mes entraînements. Je partais, je faisais mes entraînements, je mangeais, je faisais une sieste. Je dormais au moins 10h par soir pour récupérer. Et maintenant tout a changé, je continue de courir tous les jours mais tout n’est plus construit autour de ça, j’essaye de trouver des créneaux. Généralement le matin pour bien commencer la journée. Je me lève, je prépare le petit déjeuner et j’amène mes enfants à l’école et après je vais courir.

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La discussion

C’est à partir de cet échange à mi-chemin entre le débat et l’introspection qu’avec toutes les athlètes présentes nous avons essayé de dessiner les contours d’un futur commun dans lequel les femmes reprennent la main sur des discours ou actions qui doivent définitivement leur appartenir. La réflexion s'est portée sur la performance chez la femme, le mental ou encore la gestion de la vie personnelle et professionnelle. Cette première rencontre, on l'espère, contribuer à donner confiance aux futures générations sur le fait que le sport se conjugue bien au féminin, et de superbe manière.

Nadja : Est-ce que vous avez changé d’entraîneur dans votre carrière ?

Paula Radcliffe : Non pas vraiment. Mon premier entraîneur entraînait un groupe de filles dans mon club avec sa femme. Je suis restée avec lui, il m’a beaucoup guidé puis Gary mon mari a commencé à venir en stage avec nous. Mon entraîneur avait 78 ans et ne voulait plus voyager. Gary était déjà avec moi et c’était aussi mon manager. Ça a été un travail à trois pendant un temps, mais mon entraîneur officiel disait dans la presse que c’était Gary mon entraîneur, ce qui n’était pas faux… (rires)

Kwater : Je voulais savoir qu’elle était l’importance de la force mentale dans ta carrière ?

C’est très important et surtout dans les disciplines de fond. Il faut rester concentrée et ne jamais laisser tomber. Certaines personnes pensent qu’on peut penser à n’importe quoi pendant un marathon et y arriver. Alors oui, on peut y arriver mais on n’y arrivera pas aussi bien. Il faut avoir une force de concentration pour rester fixer sur l’objectif mais sans penser trop à ce qui fait mal.

Cléo : Et toi quand tu cours, tu penses à quoi ?

Quand je m’entraîne, je pense à n’importe quoi, à ce que je vais cuisiner le soir par exemple. Mais en compétition je reste concentrer exactement là où j’en suis dans la course. Je pense à l’allure, au ravitaillement et à chaque temps de passage pour analyser la course. Il faut rester concentrée.

Mathilde : Justement, est ce que vous avez eu un préparateur mental ?

Non mais peut être que mon entraîneur l’a indirectement fait sans que je m’en rende vraiment compte par l'intermédiaire d’exercices de respiration pour me détendre. J’avais aussi des petits stages avec l’équipe nationale pour apprendre tout ça. J’ai aussi appris toute seule que quand j’avais un livre avec moi c’était un bon outil pour me perdre dedans pour ne pas libérer trop d’adrénaline. Si je sentais monter trop je me mettais dans l’histoire pour oublier un peu ce qu’il y avait autour.

Liv : Quel est ton point de vue sur la transition de piste à marathon ?

J’ai fait mon premier marathon à 28 ans. J’étais endurante et c’est ça qui était ma force et le marathon rend le corps plus fort. Mais ce qui compte c’est la volonté, ce n'est pas un âge précis, il faut vraiment le vouloir. Il ne faut pas forcément écouter les physiologues. Il faut le faire quand on veut vraiment le faire et quand on sent que c’est possible. Il faut bien connaître son corps et son rythme.

Aurélie : Comment on fait face à un échec et qu’on se plante le jour de la course ?

C’est parfois difficile de garder le moral après un échec. Il ne faut surtout pas se culpabiliser et faire sortir les émotions ! Garder l'amertume fatigue et ce n’est pas positif. Il faut pleurer, tout laisser sortir et surtout penser qu’on n’a pas perdu toute la préparation et qu’on a quand même monté une marche.

Cléo : Dernière question pour conclure. Quelle est ta définition d’une championne ?

Une championne c’est quelqu’un qui donne tout. Elle ne se définit pas par la réussite, mais aussi par l’échec. L’échec vous fait aller de l’avant et vous apprend des choses, bien plus que la réussite.

Le podcast

Championnes du Monde est le podcast des femmes badass dans le monde du sport. Des portraits qui pourront contribuer à donner confiance aux futures générations.

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